Filid |
Ce qui reste de la littérature épique irlandaise dans les souvenirs des paysans irlandais peut avec raison être traité de folklore.
Mais les vieilles compositions épiques que quelques manuscrits nous ont conservées sont l’œuvre d’une corporation savante, les filid, c’est-à-dire voyants, dits aussi fáithi, c’est-à-dire prophètes (Filid est le nominatif pluriel de fili, en irlandais moderne file, fileadh.).
La principale fonction des filid dans la société irlandaise consistait à réciter le soir après dîner un court morceau épique en prose entremêlé de vers qui étaient chantés avec accompagnement de la harpe. Une notable partie de ces morceaux racontait les détails de l’expédition entreprise contre l’Ulster par Medb, reine de Connaught. Au VIIe siècle de notre ère, Senchân Torpeist, chef des filid d’Irlande, imagina réunir un certain nombre de ces petits morceaux en une grande compilation qui fut écrite.
L’usage ancien était de ne pas employer l’écriture et de tout confier à la mémoire. Nous savons par Jules César que telle était de son temps la coutume des druides en ce qui concernait leur enseignement.
Cet enseignement pouvait durer vingt ans, et consistait principalement pour le maître à faire apprendre à l’élève un grand nombre de vers. Le traité irlandais intitulé Livre de l’Ollam, Lebar Ollaman, nous apprend que pour les filid les études étaient moins longues, et que cependant leur durée régulière était de douze ans. Les règles de la versification, l’écriture ogamique, d’autres choses encore étaient enseignées aux élèves, mais ils devaient notamment apprendre chaque année par coeur un certain nombre de récits épiques qu’on appelait en irlandaise drecht ou scél. On en apprenait vingt la première année, trente la seconde, quarante la troisième, cinquante la quatrième, soixante la cinquième, soixante-dix la sixième, en tout deux cent soixante-dix en six ans.
Pendant la huitième année le professeur s’assurait que les élèves connaissaient bien les deux cent cinquante histoires principales, prim-scéla, et leur enseignait en outre d’abord trois procédés de divination, point sur lequel nous reviendrons plus loin, ensuite la géographie ; mais la chose importante c’étaient les histoires, c’est-à-dire les compositions épiques. « Comme l’a dit un poète », continue le Livre de l’Ollam, « il n’y a pas eu camp sans rois, il n’y a pas eu fili sans histoires : Ní ba dúnad gan rígu, ní ba fili cen scéla. »
Les filid se partageaient en dix classes selon le nombre d’histoires qu’ils savaient. Le nombre de ces histoires était :
· Trois cent cinquante pour l’ollam, première classe ;
· cent soixante-quinze pour l’anruth, deuxième classe,
· quatre-vingt pour le cli, troisième classe ;
· soixante pour le cana, quatrième classe,
· cinquante pour le dos, cinquième classe ;
· quarante pour le mac fuirmuid, sixième classe,
· trente pour le fochloc, septième classe ;
· vingt pour le drisdac, huitième classe :
· dix pour le tama, neuvième classe ;
· sept pour l’oblaire, dixième classe.
Trois cent cinquante, le nombre d’histoires que l’ollam savait, c’était la totalité
de ce qui en existait. Pour se reconnaître dans ce nombre énorme d’histoires, on les avait divisées en un certain nombre de séries. La liste la plus complète que nous aient conservée les manuscrits irlandais ne comprend que cent quatre-vingt-sept histoires.
Il en manque par conséquent près de la moitié. Cette liste est divisée en dix-sept séries : les douze premières comprenant les histoires principales, prim-scéla ; les cinq dernières étant les histoires secondaire, fo-scéla.
Histoires Principales
Histoires Secondaires
On peut se demander pourquoi les Irlandais ont dressé d’après le premier mot du titre la liste de leurs compositions épiques ? C’est qu’à l’époque, où pour la première fois cette liste a été dressée, les Irlandais qui gravaient sur pierre des inscriptions ogamiques, ignoraient l’usage d’écrire avec un roseau ou une plume et de l’encre sur papyrus ou sur parchemin. C’était donc à la mémoire exclusivement que devaient se fier les filid, soit qu’ils se bornassent à réciter les compositions des autres, soit qu’ils fussent eux-mêmes auteurs de quelques morceaux épiques. C’est donc un procédé mnémonique qui a fait inventer la liste dont nous venons de parler. Aucune liste pareille n’a été imaginée par les trouvères qui, dans la France du moyen âge, ont pris la place occupée plus anciennement en Irlande par les filid. Les trouvères avaient à leur disposition du parchemin, du papier, des plumes et de l’encre. Ils écrivaient et lisaient leurs compositions, ils lisaient les compositions des autres : ils n’avaient pas besoin de charger leur mémoire de textes appris par cœur comme le faisaient les druides en Gaule au temps de César, comme l’ont dû faire en Irlande les filid jusqu’au moment où les missionnaires chrétiens ont fait connaître en Irlande le parchemin, l’encre et le roseau à écrire.
Mais revenons au Livre de l’Ollam, Lebar Ollaman. Nous y avons déjà signalé un passage important : c’est celui où nous apprenons que les élèves qui se préparaient à l’honorable profession de fili, apprenaient les trois procédés de divination :
le premier, « flamme du poème » teinn láida ;
le second, « enveloppement des mains qui éclairent », imbas forosnai ;
le troisième, « incantation des bouts de doigts », diceadal di cendaib ou mieux dichétal do chennaib cnáme.
Sur ces procédés de divination on trouve des détails intéressants dans le Glossaire de Cormac et dans le grand traité du droit intitulé Senchus Mór.
Voici comment paraît s’être pratiquée l’imbas forosnai. Le fili commençait par donner quelques coups de dent à un morceau de chair de porc, de chien ou de chat. Puis il le posait à terre, prononçait sur lui une incantation, et l’offrait aux dieux. Après avoir adressé à deux reprises un appel au concours des dieux, il s’endormait, la tête entre ses deux mains, placées chacune sur une de ses deux joues. C’est alors que pendant son sommeil une révélation lui apprenait ce qu’il voulait savoir. Saint Patrice, dit le Glossaire de Cormac, condamna ce procédé qui, à cause de l’offrande et de l’appel aux dieux était incompatible avec la profession du christianisme.
Le Livre de l’Ollam mentionne, outre ce procédé, le teinn láida « flamme ou éclat du poème » ; ce procédé exigeait, comme le précédent, acte d’idolâtrie ; saint Patrice le prohiba également, mais il autorisa un troisième procédé de divination,
« poème chanté sur les bouts des doigts », littéralement sur les bouts des os du poète. Ce moyen merveilleux de deviner les secrets et l’avenir était peut être connu des gaulois comme des Irlandais, il aura été toléré par le clergé chrétien en gaule comme en Irlande et de là viendrait qu’en France on peut « savoir sa leçon sur le bout du doigt ».
Plus tard, ils resteront les héritiers des anciens druides en tant qu'abbés ou évêques, après la christianisation de l'Irlande, et cumuleront des pouvoirs temporels et spirituels.